UNDER MY SCREEN · SAISON 17 · PORTRAIT DU GRAND INVITÉ
Lance Daly : Irish. Not British. Any questions ?
Il a commencé sa carrière avec un harmonica, filmé la Grande Famine, exploré les blessures de l’Irlande et fait de la musique une histoire de liberté. Mais attention : ne lui dites jamais qu’il est britannique. Jamais. Et à la question de savoir quelle est sa qualité la plus britannique (posée à l’ensemble des invités, membres du jury, membres de l’équipe …), vous comprenez immédiatement laquelle : « Euh, pardon ? Je suis irlandais ! »
Nous voilà prévenus.
Et puisque notre questionnaire a eu l’outrecuidance d’insister sur le flegme britannique, l’homme a tenu à rétablir quelques vérités historiques.
Non, l’Irlande n’est pas l’Angleterre.
Non, il n’est pas sujet de Sa Majesté.
Et non, le stiff upper lip n’est pas une spécialité de Dublin.
À ce stade de l’entretien, nous avons préféré ranger l’Union Jack et commander une Guinness. (D’ailleurs, il va falloir y penser pour la buvette…)
Bienvenue dans l’univers de Lance Daly, cinéaste irlandais, farouchement irlandais, délicieusement irlandais. Un homme qui possède cet humour capable de vous faire rire tout en vous demandant si vous ne venez pas de commettre une faute irréparable.
Né à Dublin, il a grandi avec la musique, les histoires et cette manière très irlandaise de considérer que le passé n’est jamais tout à fait passé. Sa première rencontre avec le cinéma tient d’ailleurs du joli clin d’œil du destin. En 1991, il apparaît dans The Commitments, le film culte d’Alan Parker, dans la peau d’un gamin à l’harmonica.
Trente-cinq ans plus tard, lorsqu’on lui demande à quel personnage de cinéma il ressemble le plus, il répond : « Le gamin à l’harmonica. »
Il fallait oser mais surtout conserver quelque chose de ce garçon-là : la curiosité, l’insolence, l’envie de jouer sa propre partition.
Depuis, l’harmonica est devenu caméra. Et quelle caméra !
Avec Kisses, en 2008, Lance Daly raconte deux enfants qui s’échappent de leur quotidien pour traverser Dublin. Un film à hauteur de mômes, vibrant, tendre, cabossé, qui lui vaut notamment une récompense aux Irish Film and Television Awards. Une déclaration d’amour à la jeunesse, à ses rêves, à ses fugues et à cette liberté qu’on cherche parfois au coin de la rue.
Puis vient Black ’47, en 2018. Changement de décor, changement de ton. Le cinéaste plonge dans l’une des pages les plus sombres de l’histoire irlandaise, la Grande Famine et choisit de la raconter sous les traits d’un western de vengeance. Une Irlande dévastée, un homme qui revient, une colère qui ne demande qu’à exploser. Le film rencontre un succès critique et public et confirme un réalisateur qui refuse de laisser l’histoire de son pays aux seules pages des manuels.
Car Lance Daly ne filme pas simplement l’Irlande. Il filme ce qu’elle porte en elle : ses blessures, ses colères, sa musique, sa mémoire et son irréductible besoin de liberté.
Et voilà qu’en 2026, avec Trad, il revient à ses premières amours. La musique, encore. La jeunesse, toujours. L’Irlande, évidemment. Deux jeunes quittent leur foyer pour rejoindre une troupe de musiciens itinérants. Au fil des rencontres et des mélodies, c’est toute une culture qui se transmet, se réinvente et refuse de disparaître. Un film où la tradition n’est pas une relique sous verre, mais une matière vivante, vibrante, indocile.
Entre The Commitments et Trad, la boucle est presque bouclée. Le gamin à l’harmonica a grandi. Il est passé derrière la caméra, mais il n’a jamais cessé d’écouter la musique. Et quand on sait qu’il a également participé à la création de The Factory, un lieu dédié à la création cinématographique à Dublin, aux côtés de Kirsten Sheridan et John Carney, on comprend que chez lui, le cinéma n’est pas seulement une affaire de films. C’est aussi une affaire de rencontres, de compagnonnage et de liberté collective.
Mais que fait Lance Daly lorsqu’il ne tourne pas ?
Il philosophe. À sa manière. À notre question sur sa définition du bonheur, il répond : « Le bonheur, c’est la réalité moins les attentes. » Une formule qui ferait pâlir un moine bouddhiste et désespérer un agent immobilier des Cotswolds.
Son lieu de prédilection ? Une petite chaumière en ruine. Sa spécialité culinaire ? Du colcannon, cette purée irlandaise de pommes de terre et de chou, ou un spice bag, monument de la gastronomie de fin de soirée. Sa chanson ? Arthur McBride, ballade traditionnelle irlandaise où l’on résiste, en musique, aux recruteurs de l’armée britannique. Décidément, il y a des fidélités qui ne se négocient pas.
Son groupe punk favori ? Stiff Little Fingers, évidemment. Du punk nord-irlandais, de la colère électrique, des guitares qui protestent. Rien qui puisse véritablement surprendre chez cet homme qui préfère les chaumières abandonnées aux châteaux royaux.
Il pourrait revoir Time Bandits cent fois, aurait adoré travailler avec Ian Holm et lorsqu’on lui propose de choisir un personnage de cinéma auquel il ressemble, revient obstinément à son gamin à l’harmonica.
On commence à soupçonner une certaine constance.
Dans un pub irlandais, en revanche, ne comptez pas sur lui pour monter sur une table et entonner un refrain à tue-tête. Lance Daly est plutôt celui que vous retrouverez dans un coin, engagé dans une Deep Meaningful Conversation, une de ces discussions sérieuses et profondes qui commencent par une plaisanterie et finissent par refaire le monde.
À la question de savoir quelle personnalité il aimerait inviter à dîner, il oppose cette réponse admirable : « Qui est aux fourneaux ? »
Car l’homme est pragmatique. On ne choisit pas ses convives sans connaître le menu.
Et puis il y a cette devise, livrée avec un sérieux probablement très relatif : « Chucky arr law », transcription phonétique de Tiocfaidh ár lá, expression gaélique signifiant « Notre jour viendra». Encore une manière de rappeler qu’il ne faut jamais sous-estimer la mémoire irlandaise.
Finalement, quand on lui demande quelle folie parfaitement déraisonnable il aimerait accomplir dans son pays, il répond simplement : « Réaliser des films. »
Tout est là.
Dans cette réponse presque désarmante se cache peut-être la plus belle définition de son métier. Après les récompenses, les tournages, les festivals, après Kisses, Black ’47 et Trad, faire du cinéma demeure à ses yeux une entreprise profondément déraisonnable. Une aventure qu’on recommence malgré les obstacles, les doutes, les budgets, les tempêtes et les lendemains difficiles.
D’ailleurs, si sa vie devait porter le titre d’une comédie, ce serait Carry On Carrying On. Continuer, encore et toujours.
Une philosophie qui nous plaît particulièrement à Under My Screen, où nous savons, après dix-sept éditions, que la passion du cinéma exige une bonne dose d’obstination et un sens de l’humour à toute épreuve.
Cette année, Lance Daly nous fait l’honneur d’être notre grand invité. Il apporte avec lui un cinéma singulier, profondément ancré dans sa terre natale et pourtant universel. Un cinéma qui fait dialoguer les générations, qui donne la parole aux oubliés et qui trouve dans la musique, les visages et les histoires humaines de quoi résister à tous les silences.
Et entre la Corse et l’Irlande, il pourrait bien se découvrir quelques affinités. Deux îles où la langue est une mémoire, où les chansons racontent autant que les livres, où l’identité ne se négocie pas et où l’on sait qu’une petite terre peut contenir de très grandes histoires.
Welcome to Corsica, Lance.
Irish. Proudly Irish. We got it.


